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Un artiste, une anecdote sur Cyrille André, l’artiste qui sculpte nos ombres en pleine lumière.
Un enfant de Lyon qui voulait toucher la matière
Cyrille André naît en 1972 à Lyon. Rien ne le prédestine particulièrement à la sculpture, du moins pas encore. Il entre à l’École d’Art de Grenoble, commence par la peinture et le dessin, comme beaucoup. Mais quelque chose le tiraille. Une envie physique, d’être en prise directe avec la matière. Il obtient son DNSEP en 1997 et comprend qu’il ne peindra pas. Il sculptera.
Pendant dix ans, il enseigne l’art pour vivre. Et il travaille, beaucoup. C’est en 2007 seulement que ses ventes en France et à l’international lui permettent enfin de se consacrer à plein temps à la création. Dix ans d’obstination silencieuse avant que la sculpture devienne son seul métier.
Des sculptures monumentales
Les sculptures de Cyrille André sont monumentales, souvent asexuées. Les visages à peine esquissés. Ce n’est pas un oubli, c’est un choix radical.
Cyrille André inverse le rapport habituel entre l’œuvre et le spectateur. Ce n’est plus nous qui regardons la sculpture et tournons autour, c’est elle qui nous observe de haut. Ces géants anonymes ont été conçus hors de toute proportion humaine ordinaire pour créer une distance, un léger vertige.
Il pratique la taille directe, ses écorchés en bois ou en résine parlent de nos mélancolies contemporaines. Les matériaux utilisés par l’artiste sont variés : bois, bronze, fonte d’aluminium, résine polyester. C’est ce dernier, léger, résistant aux intempéries, adapté aux espaces extérieurs, qui s’impose aujourd’hui pour ses commandes publiques.
Au départ, il n’y avait que des bêtes
Voilà ce qu’on ne sait pas forcément en regardant ses grandes figures humaines. Au début, Cyrille André ne représentait aucun être humain. Son bestiaire de départ ? Des ours, des chiens, des chevaux. La figure humaine n’apparaît qu’en 2001. Comme si l’animal avait dû venir en premier, comme si pour parler de l’homme avec un grand H, il fallait d’abord passer par là où tout commence.
Bestiaire en bois
Les toutes premières sculptures de Cyrille André entre 1990 et 2000 forment un bestaire. Ours, chiens, chevaux sculptés à la tronçonneuse dans de grands formats en bois. Les traits volontairement grossiers, presque brutaux. Ce qui compte, c’est l’attitude, la posture, la présence. Ce bestiaire fondateur posera les bases de tout son langage plastique : la suggestion plutôt que la représentation, la force plutôt que la précision.
Solitude et Chiens seuls pour sculpter la société
En 2004-2005, l’artiste passe une semaine en hiver à Paris. L’artiste est frappé par le nombre de personnes vivant dans la rue, souvent accompagnées de chiens dont l’attitude trahissait, plus que tout, la détresse de leurs maîtres. Cyrille André en tire deux séries : « Chiens seuls », et « Solitude », des figures humaines en bois taillées dans des postures lasses et résignées.
Dans Chiens seuls, ces animaux sont représentés ensemble mais seuls, dans une attente résignée, avec une anatomie volontairement libre. Au-delà de la forme, c’est la symbolique du chien qui intéresse l’artiste : figure de sagesse et de passage, il joue un rôle d’accompagnateur.
Évolutions
La figure humaine est désormais pleinement présente. Avec les œuvres « Évolution 1 » et « Évolution 2 » l’artiste mixe différentes morphologies, féminines et masculines ainsi que des attitudes animales, primales. Un être humain s’arrachant de son animalité originelle, ou peut-être en train d’y retourner. La frontière est floue, intentionnellement. C’est l’une des premières pièces à mêler deux matériaux, le bois naturel et le métal industriel, comme pour figurer cette tension entre nature et civilisation.
L’Arpenteur, une sculpture qui parle du climat
En 2018, la Ville de Guingamp lui commande une œuvre publique. Il crée « l’Arpenteur ». Cette sculpture en fonte d’aluminium et résine polyester mesure 3,80 mètres de haut. Elle représente un homme en marche traînant derrière lui un gros nuage, à la fois son œuvre et son châtiment.
Un symbole de l’avancée industrielle de l’homme, à la fois créateur et victime des dérèglements climatiques qu’il provoque. Ludique, poétique, et parfaitement inquiétant.
Le Géant de l’Estran
Une installation conçue en 2019 pour un contexte littoral. Le « Géant de l’Estran » semble surgir des profondeurs marines, tel un conte qui a toujours été présent. L’œuvre joue avec la mythologie populaire et les récits de l’enfance. Qui est ce géant impassible sorti des eaux ? L’artiste Cyrille André laisse la question ouverte, invitant à la rêverie.
Chronos
Avec cette œuvre de 2024, l’artiste aborde ce après quoi l’humain tente d’échapper ou de rattraper : le temps. Pourtant « Chronos », puissant, ferme, déterminé, avance inexorablement comme une force élémentaire. Dans son sillage de tête, un vol d’hirondelles rappelle le passé, changeant.
Ce que les sculptures de Cyrille André nous disent de nous
Il y a quelque chose d’étrange et de familier dans l’œuvre de Cyrille André. Comme si ces géants sans visage étaient nos voisins, nos proches, mais vus de loin, dans l’obscurité. Humains, mais pas trop humains pour être des héros. Juste des effigies anonymes de nos vies ordinaires.
Sa recherche tourne autour de la même question depuis plus de 20 ans : Que reste t-il de notre part animale ? Que dit notre corps de notre place dans le monde ? Et où est la frontière entre l’homme et la bête ?
Des questions sans réponse définitive.
C’est peut-être pour ça que l’artiste Cyrille André continue de sculpter.
Au revoir et à bientôt pour une nouvelle anecdote.