Un artiste, une anecdote sur Daniel Buren, l’artiste qui raye l’espace le mettant ainsi en évidence.
Daniel Buren naît le 25 mars 1938 à Boulogne-Billancourt. Depuis soixante ans, son œuvre est l’une des plus radicales et des plus cohérentes de l’art contemporain. Passionné de cinéma, il entre à vingt ans à l’École des Métiers d’Art, où il se forme à la peinture décorative. Son passage à l’École nationale supérieure des beaux-arts est bref : il comprend vite que le cadre académique ne lui correspond pas. Son goût pour l’indépendance est plus fort que le diplôme.
Années 1960 : Le degré zéro de la peinture
Dans les années 1960, Buren explore divers médiums, peinture, film, vidéo, son, avant de s’éloigner rapidement de toute approche classique. Il cherche à réduire ses moyens à l’essentiel : « voir, montrer, révéler ». Sa démarche conceptuelle et minimaliste converge vers une idée, qu’il appellera le « degré zéro de la peinture ».
En 1965, sa signature se fixe : des bandes verticales de 8,7 cm alternant blanc et couleur. Ce motif vient d’un tissu rayé ordinaire du commerce. Neutre et anonyme il devient un outil. Non pas pour exprimer quelque chose, mais pour révéler l’espace dans lequel il s’inscrit.
Parallèlement, il développe une réflexion théorique dense. Ses œuvres sont souvent accompagnées de textes explicatifs, affirmant une posture d’artiste-analyste autant que plasticien.
1966-1967 : Le groupe BMPT
Avec Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni, il fonde le groupe BMPT. La démarche est radicale : répétition de motifs, refus de la virtuosité, critique frontale de l’art académique dominant. Le groupe organise des actions provocantes qui questionnent le rôle de l’artiste et le statut de l’œuvre. Il se dissout le 5 décembre 1967, mais laisse une empreinte durable : Buren élargit sa réflexion aux dimensions politiques et sociales de l’art.
Années 1970 : Le travail in situ
Buren sort du tableau. L’artiste applique ses bandes sur tous types de supports, murs, affiches, façades, mobilier urbain, et intervient directement dans l’espace public et institutionnel. Il formalise alors le concept de travail in situ : une œuvre pensée spécifiquement pour un lieu, en fonction de ses caractéristiques visibles et invisibles. L’exposition elle-même devient un décor qu’il révèle ou détourne.
L’épreuve décisive vient en 1971. Au Guggenheim de New York, sa toile « Peinture-Sculpture » est retirée sous la pression d’autres exposants. L’incident marque sa trajectoire et anticipe, avec une certaine ironie, ce qui se passera quarante ans plus tard au Palais-Royal.
Années 1980 : Reconnaissance et controverse
En 1985-1986, sur commande de Jack Lang, ministre de la Culture, Buren réalise « Les Deux Plateaux » dans la cour du Palais-Royal. 260 colonnes de marbre rayées noir et blanc, de hauteurs variables, investissent un espace alors occupé par un parking. L’artiste Daniel Buren transforme radicalement la perception du lieu et invite le public à circuler, à jouer, à regarder l’architecture différemment.
La polémique est immédiate. D’un côté, les défenseurs de l’art contemporain, de l’autre les partisans du patrimoine classique. Les colonnes sont surnommées « les bougies » ou « les pions ». Elles sont aujourd’hui l’une des œuvres publiques les plus photographiées de Paris.
En 1986, il reçoit le Lion d’Or à la Biennale de Venise. Sa reconnaissance devient internationale.
Années 1990 : Vers l’espace et l’architecture
Le travail devient tridimensionnel. Buren intègre verre, miroirs et plexiglas colorés pour créer de véritables dispositifs spatiaux. L’œuvre n’est plus un objet à regarder, mais une expérience à traverser. Il multiplie les projets internationaux, Sarrebruck, Amsterdam, Venise, Tokyo, Lyon, Berlin, souvent en collaboration avec des architectes comme Jean-Michel Wilmotte ou Charles Vandenhove. Cette décennie marque une évolution claire : l’œuvre devient immersive, indissociable du lieu qui l’accueille.
Années 2000 : Déploiement international
Buren intervient à grande échelle : en Chine au He Xiangning Art Museum, au Musée Guggenheim Bilbao, en Nouvelle-Zélande à Gibbs Farm, sur 14 stations du Tramway de Mulhouse. Ses œuvres s’intègrent de plus en plus à la ville et aux usages quotidiens, prolongeant une conviction ancienne : l’art n’a pas besoin du musée pour exister.
2012 : Monumenta au Grand Palais
Invité de la cinquième édition de Monumenta, Buren investit la nef du Grand Palais avec une installation monumentale jouant sur la lumière, la transparence et les couleurs. L’espace est transformé de l’intérieur. Cette commande confirme une constante dans son travail : l’échelle ne change pas le principe, elle l’amplifie.
2016 : L’Observatoire de la lumière
À la Fondation Louis Vuitton, il recouvre les voiles de verre du bâtiment de filtres colorés. Avec « L’Observatoire de la lumière » la lumière naturelle devient matière première. L’expérience varie selon l’heure, la saison, la position du spectateur. C’est l’une de ses œuvres les plus directement sensorielles.
2018 : le cas LMDZ
Dans la cour du Palais-Royal, une œuvre de street art de l’artiste Le Module De Zeer (LMDZ) est installée sans que Buren en ait été informé. Elle dialogue avec ses colonnes par des toiles imprimées de rayures horizontales contenant des motifs dessinés. Buren demande son retrait au nom du droit moral. L’œuvre est décrochée le 18 mai.
La situation est piquante : lui-même contesté en 1986 sur ce même site, il se retrouve en position de gardien de l’intégrité artistique. Sans juger du bien-fondé de sa démarche, on peut noter que l’histoire a une façon de se retourner.
2019-2025 : Continuité et précision
En 2019 Buren réalise « Calligraphie », une installation permanente à la station Banqiao du métro de Taipei, à l’occasion de l’ouverture de la ligne circulaire. En 2022, à Genève, l’artiste intervient sur la façade historique de la HEAD. L’installation « Comme tombées du ciel », les couleurs en mouvement transforme la Gare de Liège-Guillemins, conçue par Santiago Calatrava. L’installation est si plébiscitée qu’elle se prolonge jusqu’en septembre 2024.
En 2023, le Centre d’art contemporain d’Anglet accueille « Lumière naturelle versus lumière électrique », une exposition qui questionne les effets de la lumière et le lien entre l’œuvre et son environnement. En 2025, au Studio des Acacias à Paris, deux nouvelles interventions : « Nouvelles images du ciel » pour la verrière, et « La Façade aux Acacias », installation permanente sur le bâtiment.
Quatre-vingt-sept ans, et une cohérence formelle maintenue depuis soixante ans. Les 8,7 cmn de l’artiste Daniel Buren n’ont pas bougé.
« Mon travail s’adresse à tout le monde et pas à une classe précise pour laquelle il serait fait, fut-elle ouvrière. Mon travail a pour ambition de créer un public, et non de s’adresser à un public déjà existant. » Daniel Buren
Au revoir, et à bientôt pour une nouvelle anecdote !