Levez les yeux la prochaine fois que vous passez devant une église. Là-haut, il y a des sculptures que personne ne regarde, taillées dans la pierre, à des dizaines de mètres du sol, pour des yeux qui ne les verraient presque jamais. Des lions, des chiens, des hommes qui se moquent, un animal qui montre ses fesses à la ville entière. Ces œuvres, quelqu’un a pris un ciseau et les a sculptées avec le même soin que les statues du portail.
C’est ce qui me touche dans la sculpture, elle donne une forme à ce qu’on n’arrive pas à dire. La peur, le rire, la colère, la morale, tout ça passe par les mains. Les gargouilles en sont la preuve. Ce sont des sculptures de métier, souvent anonymes, qui servaient à quelque chose de très concret (évacuer l’eau) et qui sont devenues bien plus que ça. Alors, posons-nous un moment, et regardons-les vraiment.
Au départ, un problème de gouttières
Nous sommes au début du 13ème siècle, en France. Il pleut, l’eau glisse des toits et tombe sur la voie publique, sans contrôle. On installe donc des chéneaux, de longs conduits sous la toiture qui rassemblent l’eau et la dirigent vers des points précis. Le progrès est réel, mais le système a tout de même un défaut. En effet, l’eau coule le long des murs et provoque humidité et infiltrations dans les édifices religieux.
La solution : placer au bout des chéneaux une sculpture projetée vers l’avant, pour que l’eau tombe loin de la pierre. En multipliant ces sculptures, on multiplie aussi les points d’écoulement, et chacune a moins d’eau à gérer. De simples et larges au début, elles s’affinent peu à peu et s’ornent de décors. Autrement dit, c’est en sculptant beaucoup que les sculpteurs ont appris à mieux sculpter.
Selon la version officielle, celle de Viollet-le-Duc, les premières gargouilles auraient été posées vers 1220 sur la cathédrale de Laon, puis à Noyon et à Notre-Dame de Paris. Trois des plus anciens monuments gothiques de France, d’où la conclusion d’une invention gothique et française, ce qui n’exclut pas qu’il y en ait ailleurs.
D’où vient ce mot
Gargouille, le mot dit déjà tout. Provenant du vieux français « gargole », qui lui même descend du latin « gurgulio », la gorge ou la gueule. Dans les deux cas, c’est une gorge prolongée d’une gueule, qui conduit l’eau d’un point A à un point B avec un bruit de « gargouillis » !
Gargouille Origin : La légende de Saint-Romain
Au 7ème siècle, un dragon terrorise les habitants de la région de Rouen, provoquant inondations et dévorant sur son passage, bateaux, hommes et bêtes. Saint Romain, qui a déjà plusieurs miracles à son actif, décide d’en finir, mais il demande à être accompagné. Personne n’a le courage de le suivre, sauf un condamné à mort, qui n’a plus rien à perdre. Le saint lui propose alors un marché : si la mission réussit, il aura la vie sauve, et la ville deviendra chrétienne.
Dans les marais, la bête déverse des flots d’eau par sa gueule immense. Saint Romain trace un signe de croix et la bête se calme. Ramenée à la ville, on la jette au feu, mais sa tête et son cou ne brûlent pas. Les habitants installent alors la tête pétrifiée sur les remparts. On dit que, lorsque la lune l’éclaire, elle semble reprendre vie.
D’autres légendes locales racontent la même chose. La nuit ou sous la pluie, les gargouilles s’animeraient et châtieraient les pécheurs. Pour beaucoup, ce sont bien plus que de simples talismans. Une sculpture qui prend vie, on n’a pas fait plus beau compliment à un sculpteur.
Les Anciens avaient déjà eu l’idée
L’idée ne sort pas de nulle part. À Poggio Civitate (Italie), on a pu reconstituer des pans de toits étrusques dotés de gargouilles à forme humaine. Les Égyptiens et les Grecs ont eux aussi sculpté les leurs, et leur aspect dépendait de leurs croyances. Au temple d’Hathor, à Dendérah, deux têtes de lion sur la façade arrière font office d’évacuations. Une photographie ancienne du Griffith Institute (Oxford) les décrit comme deux gargouilles sur le mur sud.
Mais ce serait réducteur d’y voir de simples ancêtres. La gargouille médiévale porte une symbolique très spécifique, un mélange de religiosité et de mysticisme, et c’est là que se trouve son originalité.
Des représentations qui évoluent
D’abord des lions, des chiens
Au 13ème siècle, les premières gargouilles sont surtout des animaux, réels ou imaginaires. Beaucoup de lions (peut être une inspiration antique) et de chiens, ce qui renforce l’idée d’une gardienne. Les choix ne sont pas anodins : la littérature chrétienne regorge en effet de bestiaires qui associent chaque animal à une qualité. Les plus influents étant sans doute le Physiologus et le Liber Monstrorum. Le lion est alors puissant, royal, perçu comme un protecteur de la sainteté. Puis les animaux se mettent à chasser, dominant un autre animal ou un humain, ou à se livrer à des loisirs, comme jouer de la musique.
Ensuite des hommes
À la fin du 13ème siècle, l’humain entre en scène. À Troyes, la basilique Saint-Urbain a été voulue en 1261 par le pape Urbain IV, fils d’un cordonnier de la ville, sur l’emplacement de l’échoppe de son père. Sur le sommet des contreforts de l’abside, les gargouilles mettent pour la première fois en scène la figure humaine, ce sont les plus anciennes connues. Sans doute parce qu’un visage qui nous ressemble provoque une identification plus forte. C’est tout le pouvoir de la sculpture : une pierre qui a l’air de nous regarder, et on se sent regardé.
Ivrognerie, obscénité, ces figures montrent souvent des attitudes immorales. Le thème en vogue à la fin du Moyen Âge : les sept péchés capitaux. À Villefranche-sur-Saône, se dresse la collégiale Notre-Dame-des-Marais, sur d’anciens marais. Selon la légende des bergers y auraient découvert une statue de la Vierge. Sur le mur nord de l’édifice, « Le bouc et la nonne » caricature la luxure, dans une figuration plutôt osée pour l’époque.
À quoi servent-elles vraiment ?
La fonction d’une gargouille est à la fois technique, décorative, et symbolique.Tout le monde s’accorde à peu près sur une chose, elles ont une visée moralisatrice. Sur le reste, les opinions divergent, et pas qu’un peu.
Le talisman
C’est la thèse la plus admise aujourd’hui. Les gargouilles auraient des vertus apotropaïques, c’est-à-dire qu’elles repousseraient le Mal. À l’instar d’une main de Fatima ou d’un scarabée égyptien. Placées sur les toits, elles feraient bouclier contre les forces démoniaques et les pécheurs. Selon certains auteurs leurs grimaces repoussaient le Mal, comme des « gardiennes du temple » donc, on les place à l’extérieur des églises.
Le combat du bien contre le mal
Les créatures hybrides, elles, représentent le plus souvent des forces hostiles. Le dragon, avec ses ailes de chauve-souris et son corps de serpent, est associé au Mal. Dans les légendes locales de diverses régions de France on retrouve cette figure du monstre hybride et malfaisant (La Tarasque de Tarascon terrassée par Sainte Marthe…). Ces légendes sont des variantes locales du combat entre le bien et le mal, inspirées de la lutte de Saint Georges ou de Saint Michel.
La satire
Certains disent que cette fonction s’est enrichie d’une intention satirique. Plus libres, les tailleurs de pierre auraient caricaturé la société de leur temps, sans hésiter à mettre en scène des hommes d’Église. À Fribourg-en-Brisgau en Allemagne, les habitants l’appellent « l’Hinternentblößer », celle qui dévoile son derrière. Au lieu de la bouche, elle rejette l’eau par l’arrière, côté sud, au-dessus du portail de l’Agneau. Elle fait partie des 91 figures du Münster, un chantier lancé en 1200. Pour l’origine, deux versions :certains disent qu’elle tend son derrière à l’archevêque, mais c’est peu probable, car il est arrivé en ville après sa mise en place. D’autres pensent à un tailleur de pierre en colère contre un salaire versé en retard ou trop bas, ce qui est plus plausible. Elle ne porte pas de signature. Les gargouilles du Münster sont attribuées à l’atelier du chantier, la Münsterbauhütte, et non à un sculpteur.
La morale
À Dijon, un usurier se marie. Une bourse de pierre, tenue par une gargouille, se détache du toit et le tue. Dans d’autres versions, c’est la mariée qui est visée. Le prêt d’argent était très mal vu des chrétiens. L’histoire est une leçon de morale en pierre, et elle sert souvent à défendre l’idée que ces sculptures protègent et punissent.
Le rire
D’autres chercheurs suggèrent que les scènes obscènes visaient moins à choquer qu’à faire rire, ce qui passait alors pour un bon moyen de faire fuir les démons.
Paisley Abbey : dans l’espace, personne ne vous entend crier
Paisley Abbey est une abbaye fondée en 1163 comme monastère clunisien, son toit date du 13ème siècle. Là-haut, entre les gargouilles, un monstre venu du cinéma a pris place.
Une rénovation dans la tradition
L’histoire commence par un problème bien réel, l’eau. Au début des années 1990, l’abbaye a besoin d’une restauration. Douze de ses treize gargouilles, abîmées par le temps et l’eau, doivent être retirées. Le tailleur de pierres David Lindsay reçoit alors la commande de douze gargouilles, sculptées à la main pour la nef. Le sculpteur présente des représentations contemporaines des thèmes « Ne voit aucun mal », « Ne dit pas de mal », « N’entends pas le mal ». Toutefois une représentation très originale y a trouvé sa place et est validée. La créature à la tête allongée et la gueule ouverte du xénomorphe d’Alien, la créature imaginée en1979 par H.R. Giger. Cette proposition n’est pas une farce, elle s’inscrit dans la tradition de la rénovation : ne pas reproduire à l’identique, surtout si l’original est extrêmement abîmé.







Une vraie gargouille
Une vraie gargouille, pas un décor. Le tailleur de pierres la dessine puis la sculpte lui-même. Pour la date, certains disent 1991, d’autres 1993. Elle est taillée dans un bloc de grès écossais d’environ 500 kg et possède un véritable canal intérieur pour évacuer l’eau de pluie. Tout le travail du sculpteur consiste à creuser un conduit dans un bloc de 500 kg, puis à lui donner une gueule de monstre qui crache l’eau comme le faisaient celles du 13ème siècle. Le xénomorphe fait le même travail que les créatures de Laon.
La célébrité tardive
Elle n’est pas médiévale, et pourtant elle est devenue mondialement célèbre après la diffusion d’une photographie sur Internet en août 2013. Une sculpture faite pour être vue de loin, depuis un toit, qui finit par faire le tour du monde grâce à une photo. Le sculpteur, David Lindsay s’est formé à la sculpture sur pierre architecturale, puis a créé sa propre entreprise, Stoneworks. Il a participé à d’importants projets de restauration, notamment la Scottish National Portrait Gallery à Édimbourg. C’est la tradition des bâtisseurs de cathédrales. Un artisan qui travaille la pierre pour un monument et qui y glisse sa touche, la passion de la science-fiction dans son cas. Sauf que lui, l’histoire a retenu son nom, contrairement aux tailleurs de Fribourg.
Gargouilles ou chimères
Sur certains édifices, les gargouilles sont accompagnées de chimères dont le rôle est plus esthétique. Le mot « chimère » vient du latin « chimaera », la créature elle provient de la mythologie grecque. Une créature malfaisante hybride à tête de lion, corps de chèvre et queue de serpent, tuée par Bellérophon chevauchant Pégase. Dans le contexte chrétien, cette image d’une créature démoniaque est un rappel constant du combat entre le bien et le mal.
Notre-Dame de Paris
À Notre-Dame de Paris, les créatures de la galerie sont des chimères, pas des gargouilles. Elles sont purement décoratives et n’évacuent pas l’eau. Viollet-le-Duc en a fait installer 54 sur la balustrade de la galerie supérieure, entre les deux tours, pendant la restauration de 1847 à 1864. Il les a imaginées avec une quinzaine de sculpteurs, en s’inspirant notamment du roman de Victor Hugo, publié en 1831. D’autres édifices médiévaux, comme Amiens, ont des chimères d’origine.




Pierrefonds
Même logique au château de Pierrefonds dans l’Oise. Louis d’Orléans lance la construction en 1395, abandonné dès Louis XIII, il reste en ruine plus de trois siècles. En 1857, Napoléon III en confie la restauration à Viollet-le-Duc. Celle-ci durera jusqu’en 1885, six ans après la mort de l’architecte. Inspiré par le Moyen Âge, il dessine tout un bestiaire de dragons, lions, licorne, dont une salamandre à l’arrivée des chenaux. Une gargouille « civile », donc, et une création du 19ème siècle, pas du Moyen Âge.
Nantes : le doute sculpté dans le bronze et la pierre
Au palais du musée Dobrée, Viollet-le-Duc avait dessiné les premières esquisses, mais Thomas II Dobrée a préféré travailler à sa façon. Il a remanié les façades dans un esprit néo-roman et ajouté à l’ouest une tour de 30 mètres, une « folie » achevée en 1897, deux ans après sa mort. Sur les toits un véritable bestiaire orne façades et encoignures. Ours, hiboux, corbeaux, griffon, dessinés par Thomas II Dobrée lui-même ces animaux fantastiques gardent les lieux et nous observent.








Sur la face sud de la tour, une devise est surmontée d’un animal fantastique. Une vouivre en bronze, fondu par Voruz, s’agrippe à un cœur en pierre rouge sculptée qu’elle semble dévorer. La devise « Ann dianaf a rog ac’hanoun » serait écrite en breton, ou en gallois et signifierai « l’incertitude me dévore » ou « l’inconnu me dévore ». Dobrée, un homme religieux mais qui doute au point de le faire sculpter sur sa « folie ».
Pas mal, pour un décor censé repousser le Mal.
Pourquoi on a besoin de les regarder ces gargouilles
Un bâtiment historique n’a jamais été figé dans le temps. Les cathédrales se sont construites sur plusieurs générations, ont été remaniées, abîmées, restaurées, et chaque époque y a laissé sa marque. Les gargouilles en sont le meilleur témoin, puisqu’elles sont les premières exposées aux intempéries et les premières à être remplacées. À chaque remplacement, un sculpteur doit décider de ce qu’il met à la place.
Certains copient, d’autres réinventent. Viollet-le-Duc dessine un bestiaire à sa mesure, David Lindsay installe un xénomorphe sur le toit d’une abbaye écossaise, Thomas Dobrée fait inscrire son doute sur une tour nantaise. Chacun répond aux peurs, aux humeurs et aux obsessions de son temps, ce que ces sculptures n’ont jamais cessé de faire.
Les gargouilles nous rappellent que la sculpture n’a pas besoin d’être parfaite, ni même visible, pour faire du bien. Elle peut faire rire, rassurer, faire peur, se moquer, protéger. Elle demande juste qu’on s’arrête et qu’on lève la tête. C’est aussi ce qui les rend précieuses pour un sculpteur. Elles montrent qu’un métier de tradition reste vivant sans rester identique. La pierre se conserve, le geste se renouvelle. La prochaine fois que vous passerez devant une église, cherchez la gargouille qui semble ne pas appartenir à son siècle. Elle est peut-être la plus récente, et elle n’en a pas moins sa place.