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La mosaïque contemporaine, un art qui s’affranchit

Un art sans frontières

La mosaïque connaît aujourd’hui un véritable renouveau et sa présence s’étend partout. Elle ne se limite plus à une seule forme : on la retrouve dans l’art contemporain, l’architecture, la sculpture, le street art, les sols, les murs, les bijoux ou le design. Visible dans l’espace public comme dans les musées, les galeries ou les maisons privées, elle occupe désormais de nombreux lieux et supports.

Le mot « mosaïque » lui-même est utilisé dans des contextes très variés (télévision, paysages, langues) au point que sa signification artistique se brouille parfois. Certains créateurs préfèrent d’ailleurs se présenter comme sculpteurs ou plasticiens plutôt que comme mosaïstes. Pourtant, qu’ils travaillent le figuratif ou l’abstrait et qu’ils explorent la beauté du monde ou des questions contemporaines, tous partagent la même ambition : créer de l’art. La mosaïque fonctionne comme un véritable langage, avec ses propres règles.

Les artistes mosaïstes d’aujourd’hui viennent de tous les horizons et de toutes les générations. Ils utilisent une grande diversité de matériaux (pierre, verre, or, céramique, métal) pour produire des sculptures et des mosaïques uniques. À travers leurs techniques et leur créativité, ils renouvellent une tradition très ancienne. Les gestes hérités du passé continuent ainsi de vivre dans les ateliers contemporains.

Sept artistes, sept façons de repousser les limites

Pamela Irving : La mosaïque contemporaine comme mémoire

Pamela Irving vit et travaille à Melbourne, en Australie. Elle explore dans son travail la question de l’identité, à la fois australienne et artistique. L’artiste utilise plusieurs médiums : céramique, dessin, gravure, peinture et sculpture. La mosaïque occupe aujourd’hui une place centrale dans son œuvre.

Après des études aux Beaux-Arts de Melbourne, elle se fait d’abord connaître dans les années 1980 grâce à la céramique. Avec l’arrivée de ses enfants, elle commence à réaliser des objets plus petits, qu’elle assemble entre eux. Peu à peu, elle remplace l’argile par des objets trouvés et des tesselles, devenant mosaïste presque sans s’en rendre compte.

Son univers artistique s’inspire souvent de mythes et d’images populaires. Elle crée notamment « Larry La Trobe », un chien en bronze installé depuis 1992 devant l’hôtel de ville de Melbourne. Ce personnage est devenu récurrent et emblématique dans ses sculptures en mosaïque.

Mosaïque par Pamela Irving - Mr. logomania, the man who loves words (2013)
Mr. logomania, the man who loves words – photo Sailko CC-BY-SA-4

Elle développe le personnage de « Yolo Man », créé pour le Luna Park de Melbourne en 2010. Cette figure apparaît dans plusieurs séries et expositions. Dans certaines œuvres, l’artiste intègre des fragments d’objets, de métal ou de porcelaine collectés sur des lieux chargés d’histoire. Par exemple dans sa série « Mr Hanky Panky » de 2018, des bras de poupées, figurines et Iphone sont parties prenantes de ses œuvres. De même sa série « Tassie Tigers » dont les œuvres portent des noms comme « Home Sweet Home » ou encore « Cup Cakes Cuddles and Teaspoons of Sugar ». L’artiste transforme ainsi ses mosaïques en véritables mémoires matérielles.

Silvia Naddeo : La nourriture comme terrain de jeu critique

Silvia Naddeo, née à Rome en 1984, est diplômée des Beaux-Arts de Ravenne en 2010. Elle reçoit plusieurs distinctions, dont le Prix national des arts (2010), les prix Starting Point et RAM (2011), ainsi que le Prix international de sculpture Domenico-Ghidoni (2015). En 2012, elle est invitée en résidence à la fondation Akhmetov à Moscou.

Son travail se caractérise par des sculptures recouvertes de mosaïque autour du thème de la nourriture. Au début de sa carrière, elle réalise des œuvres hyperréalistes proches du pop art : une carotte géante « Eat-Meet », des œufs avec « Eg(g)o » en 2009, un blini de 170 cm réalisé lors de sa résidence à Moscou, « Super Salmon » ou encore « Super Steak » en 2024.

Peu à peu, son travail s’oriente vers une réflexion sur la société de consommation, la nourriture industrielle, les supermarchés et la publicité. Elle met aussi en valeur les traditions culinaires populaires, notamment celles de la Romagne.

"Romagna Pride" Sculpture mosaïque par Silvia Naddeo
Romagna Pride – Photo George Fishman – Flickr

Ses installations deviennent ensuite plus complexes et interactives. Dans « My Panino » en 2013, les visiteurs composent leur sandwich avec des ingrédients en mosaïque. Ensuite ils partagent la photo en ligne, faisant alors dialoguer le réel et le virtuel.

Dans ses projets récents, l’artiste explore la dimension culturelle et symbolique de la cuisine. En 2017, à la NiArt Gallery de Ravenne, elle crée un parcours autour de la préparation des cappelletti romagnols. Derrière la simplicité apparente des formes et la maîtrise de la mosaïque se révèle un travail très délicat, riche en couleurs et en matières.

Olivier Perret : Quand la plage devient atelier

Olivier Perret vit et travaille à Cabourg, en Normandie. Ancien professeur de tennis, il se consacre aujourd’hui à la création de mosaïques réalisées avec des coquillages, qu’il utilise pour dépasser leur image décorative ou kitsch. Il collecte lui-même sur la plage les matériaux nécessaires à ses œuvres.

Sa passion pour la mosaïque naît en 2001 lors d’un voyage à Tunis, sa ville natale, après la visite du musée du Bardo. De retour en Normandie, il découvre sur la plage des coquillages. Leurs teintes rappellent celles des mosaïques antiques et décide d’en faire son matériau principal.

D’abord attiré par le thème de l’Afrique, il réalise des mosaïques animalières. À partir de 2004, ses œuvres rencontrent rapidement le public et son activité devient un véritable métier. Par la suite, il enrichit son travail en associant aux coquillages d’autres matériaux comme le bois, le verre, le miroir, le métal ou les galets. Ses créations évoluent alors vers des compositions plus abstraites et sculpturales. Elles explorent les textures, la légèreté et les nuances des coquillages.

Sergio Policicchio : Le mouvement dans la tesselle

Sergio Policicchio, né en 1985 à Buenos Aires, est un artiste mosaïste. En 2004, il s’installe en Italie où il étudie les arts visuels et la mosaïque aux Beaux-Arts de Ravenne. Il partage aujourd’hui sa vie entre l’Argentine, l’Italie et la Moldavie.

Son travail se caractérise par la fusion entre photographie et mosaïque, alliant précision technique et recherche artistique. Virtuose de la taille, il réalise lui-même ses tesselles à la marteline : la plupart sont extrêmement petites, qu’il associe à quelques tesselles beaucoup plus grandes.

Contrairement à la micro-mosaïque, il suit les principes de la mosaïque gréco-romaine, selon une technique personnelle qu’il a développée. Le rythme des andamenti, forme des tesselles et manière de les disposer, donnent à ses sculptures en mosaïque une impression de mouvement et de profondeur. Dans « Aphrodite » réalisée en 2023, l’artiste mêle marbre, pierres semi-précieuses, cristal et feuille d’or. Travaillant sur des planches de bois brut ou peintes en blanc, il crée des contrastes qui font apparaître le volume. Par exemple dans la série « Il dono di riflettere la luce », l’artiste joue avec la lumière en plaçant des tesselles claires sur un support tout aussi clair.

Monica Machado : L’art de l’accumulation

Monica Machado, née à Lisbonne en 1966, vit à Paris depuis 1981. Elle étudie aux Beaux-Arts de Paris, où elle fréquente l’atelier de Riccardo Licata. À 20 ans, elle reçoit le prix de l’École des Beaux-Arts pour « L’Armoire », une sculpture monumentale représentant une maison dont les portes et fenêtres dévoilent des scènes de la vie quotidienne.

"Dishes stories", sculpture mosaïque par Monica Machado
Dishes stories – Photo Jaime Silva – Flickr

Son œuvre se caractérise par des sculptures foisonnantes à l’image de « Provisions » ou encore « Ordures Ménagère ». Composées d’un assemblage d’objets, de tesselles de céramique et de verre, elles révèlent de multiples scènes cachées. Les détails s’y accumulent avec une énergie débordante, mêlant références à l’enfance, à la vie quotidienne, à l’imaginaire ou au monde religieux. Certaines sculptures sont éclairées ou animées, renforçant leur dimension théâtrale. Malgré une interruption due à un accident, Monica Machado poursuit aujourd’hui son travail avec la même énergie créatrice. Certains projets s’étirent dans le temps comme « Le Christ – l’Adieu », une œuvre présentée en 2025, commencée au début des années 2000.

Kelley Knickerbocker : L’accident comme méthode

Kelley Knickerbocker vit à Seattle, dans l’État de Washington. Mosaïste professionnelle depuis 2005, elle a fondé l’atelier Rivenworks Mosaics. Elle donne des conférences à travers le monde, participe à des résidences et anime des stages autour de l’art et de la technique de la mosaïque. En 2015, elle reçoit le prix de l’innovation en mosaïque contemporaine de la Society of American Mosaic Artists.

Son travail se distingue par une approche expérimentale qui explore les textures, les contrastes, les propriétés des matériaux et les défis techniques. Au départ, ses œuvres sont principalement axées sur la recherche de matière et de technique, sans concept précis.

Un jour, par accident, elle ajoute trop d’eau à une barbotine de ciment-colle. En y plongeant des feuilles d’essuie-tout, elle observe les traces noires qui se forment et découvre par hasard un effet visuel qui l’inspire. À partir de cette découverte, elle développe un travail conceptuel : des formes en spirale laissées tremper plus ou moins longtemps avant d’être transformées en tesselles.

Sa pratique repose sur l’idée d’évolution, où la compréhension des matériaux, des concepts et du monde progresse en même temps que son art. En choisissant une variable qu’elle fait évoluer, elle développe des séries d’œuvres qui interrogent le processus de création lui-même.

Zhanna Kadyrova : La mosaïque contemporaine comme acte politique

Zhanna Kadyrova vit et travaille à Kiev, en Ukraine. Née en 1981, elle s’impose comme une figure majeure de la nouvelle génération d’artistes ukrainiens. Elle a exposé à deux reprises dans le pavillon ukrainien de la Biennale de Venise (2013 et 2015). Son travail jouit d’une reconnaissance internationale, et en France, il est régulièrement montré par la Galleria Continua.

Formée à la sculpture à l’université nationale Taras-Chevtchenko de Kiev, elle ressentait le besoin d’un matériau plus expressif. Elle adopte alors le carreau de céramique, qui devient sa signature. Ce matériau, étroitement lié à l’histoire et à l’urbanisme ukrainiens, est omniprésent dans les façades, l’espace public et les intérieurs domestiques.

Dans la série « Trash Monuments », elle transforme des objets éphémères en monuments ironiques. Son œuvre publique « Monument to a New Monument » recouvre un personnage de fragments de céramique blanche, à la manière d’un drap permanent, soulignant avec ironie l’absence de célébration. Dans « Borderlands », un mur de briques noircies par le feu esquisse les contours de l’Ukraine. La silhouette brûlée de la Crimée reste isolée au sol.

"Market" sculpture mosaïque par Zhanna Kadyrova
Market – Photo hermien_amsterdam – Flickr

Son projet « Market », initié en 2017 et présenté à Monaco, au Centquatre à Paris et à Kiev, place un étalage de fruits, légumes, charcuterie et vêtements réalisés en mosaïque au cœur d’un marché d’art ou de quartier. Elle y vend ses sculptures en mosaïque au poids, utilisant la monnaie locale, ce qui modifie leur valeur selon le pays.

Zhanna Kadyrova est une artiste profondément engagée. Dans un contexte où la liberté promise après l’indépendance de l’Ukraine a été largement supplantée par le libéralisme, elle interroge cette réalité à travers une mosaïque novatrice et militante.

Mosaïque contemporaine ou sculpture : la frontière s’efface

Ce panorama pose une question que je ne tranche pas : est-ce que la mosaïque est en train de redevenir une pratique de sculpteur, ou est-ce que les mosaïstes réinventent simplement la sculpture ?

Ces sept artistes travaillent tous, d’une façon ou d’une autre, le volume, l’assemblage, la matière dans l’espace. Certains revendiquent explicitement la sculpture, d’autres s’en défendent. Mais ce qui frappe, c’est que la distinction importe de moins en moins. Ce qui compte, c’est ce que la pièce fait dans l’espace et dans le regard.

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