Une rencontre sur la falaise d’Étretat
Il y a des lieux qui changent le regard qu’on porte sur un art. Sur la Côte d’Albâtre, Étretat en Normandie en fait partie.
Perchés sur la falaise, « les Jardins d’Étretat » néo-futuristes déroulent leurs volumes en topiaire où le paysage, l’art contemporain et l’architecture dialoguent en toute poésie. C’est là, entre ciel et mer, que j’ai rencontré l’art topiaire. J’étais véritablement devant des sculptures végétales, voire du Land Art.
Ce matin-là, devant ce spectacle végétal suspendu entre falaise et horizon, une question s’est posée : d’où vient cet art millénaire ? Une rapide recherche m’apporte de premières réponses. Comment des jardiniers romains, des moines médiévaux, un roi de France et un ouvrier afro-américain du 20ème siècle ont-ils tous, chacun à leur manière, sculpté la nature pour lui donner sens ?
L’art topiaire n’est pas juste une tradition bloquée au jardin de Versailles, mais une langue vivante, capable de parler à notre époque avec une intensité saisissante.
C’est ce voyage que nous allons faire ensemble.
La Villa Roxelane
À la fin du 19ème siècle, c’est Madame Thébault, actrice comique française et amie proche de Claude Monet, qui créa en 1905 un premier jardin sur la falaise d’Amont, alliant éléments avant-gardistes et touche impressionniste. Monet lui-même venait peindre ces falaises à de nombreuses reprises. On imagine aisément le maître de la lumière déambulant là où les buis ondulent.
En 2015 l’architecte-paysagiste Alexandre Grivko rachète la Villa Roxelane et conçoit un espace aux inspirations néo-futuristes. En 2017, il restaura les jardins en y incorporant des sculptures végétales évoquant la nature côtière normande et plus de 100 000 plantes. Il fusionne ainsi les éléments historiques du passé avec les idées architecturales contemporaines.
Un jardin contemporain lié à son histoire
Au fil de la déambulation, le visiteur découvre un parc réparti en sept univers distincts : le jardin Avatar au décor surréaliste, le jardin Émotions inspiré des fonds marins, le jardin Impressions où les végétaux taillés font des vagues face à la mer, le jardin d’Aval qui réinvente Alice au Pays des merveilles avec ses arcs d’ifs répliquant les célèbres falaises, et le jardin Zen cerné de bambous.



Plusieurs œuvres d’artistes sont présentes, nichées dans ces jardins. Des visages expressifs en résine de l’artiste catalan Samuel Salcedo se posent sur des topiaires tout en rondeurs. « Tant que vivra le verbe » par Serguey Katran, des signaux vocaux matérialisés dans de l’argile sont suspendus aux arbres. Les « Zazzle/d’oiseaux » de Kamil Bouzoubaa-Grivel girouettes revisitées en écho à la région normande. Et d’autres encore. Les jardins d’Étretat incarnent à merveille ce que l’art topiaire peut être à notre époque contemporaine.
Sculpter le vivant à travers les siècles
Aux Origines : Rome et l’Invention du Topiarius
Tout commence dans les jardins romains, plusieurs siècles avant notre ère. Les premières traces écrites de l’art topiaire se trouvent dans les écrits de Pline l’Ancien. Il décrit au 1er siècle après J.-C. des jardins ornés de sculptures végétales représentant des animaux, des objets et des formes géométriques. Le mot lui-même vient du latin topiarius, « qui concerne l’art des jardins ou du paysage » dérivant de topia « jardin d’ornement ».
Les jardiniers romains, admiratifs des sculpteurs en marbre qui bénéficiaient d’un grand prestige social, cherchèrent à égaler leur art en travaillant la matière vivante. Ils développèrent des techniques de taille pour mettre en forme des végétaux à feuillage persistant : le laurier, le cyprès et l’if, plantes emblématiques du bassin méditerranéen. Ces premières créations constituaient déjà un vocabulaire formel complet. Entre animaux fantastiques, personnages mythologiques, architectures végétales, elles témoignaient d’une ambition artistique pleinement assumée.
Le Moyen Âge et la Renaissance : Survie et renouveau
Avec l’effondrement de l’Empire romain, l’art topiaire connut une longue période de retrait. Au Moyen Âge les topiaires disparaissent des jardins princiers. Seuls quelques buis ou arbres taillés délimitent les jardins clos des monastères. Ce sont donc les moines, gardiens du savoir et de la patience, qui maintinrent discrètement cet héritage antique pendant plusieurs siècles.


La Renaissance italienne allait tout changer. Le tournant fut pris en 1503, quand Bramante dessina les trois grands terrassements des jardins du Belvédère au Vatican. L’architecte utilise les sculptures végétales et les parterres géométriques, de plus il imagine un jardin décrit par la poésie et les peintures de paysages. Les aristocrates utilisent et adaptent ce plan pour leurs villas romaines et leurs environs.
En France, Philibert Delorme théorise et met en pratique le style italien au milieu du 16ème siècle. Jacques Boyceau, créateur du jardin du Luxembourg en 1615, puis ses héritiers Claude Mollet et André Le Nôtre développèrent les parterres à compartiments et les fameux parterres de broderie, portant l’art topiaire à son apogée classique.
André Le Nôtre et l’apogée du jardin à la française
André Le Nôtre (1613–1700) est sans doute la figure la plus emblématique de l’art topiaire classique. Premier jardinier du roi Louis XIV, il transforma l’espace végétal en un art de gouvernement et de représentation du pouvoir absolu. Les exemples les plus démonstratifs de son génie restent les « dentelles » de Versailles, Vaux-le-Vicomte et Chantilly, où la nature est pliée à la géométrie avec une rigueur stupéfiante.
Sous son influence, le buis taillé en formes géométriques strictes (cônes, boules, spirales, pyramides) devient le symbole même du jardin à la française : rigoureux, majestueux, soumis à la raison humaine. Une anecdote de cette époque concerne le roi Louis XIV lui-même. Ce dernier avait commandé pour Versailles des sculptures végétales représentant les constellations. Ces topiaires taillées dans des orangers et exposées dans des caisses mobiles pouvaient être rentrées à l’intérieur pendant l’hiver. Aujourd’hui encore, le jardin de Versailles comprend 700 topiaires réalisées selon 64 gabarits différents.






Au 18ème siècle, les jardins paysagers à l’anglaise vinrent tempérer cette domination. La nature romantique, libre et sinueuse, prit sa revanche sur la géométrie française. Mais les grands jardins royaux conservèrent leur architecture végétale, et l’art topiaire ne disparut jamais vraiment, il attendait simplement son prochain souffle.
Marqueyssac : La Grande Folie du Buis
Parmi les grands hauts lieux de l’art topiaire en France, les jardins de Marqueyssac dans le Périgord, occupent une place à part. L’histoire du site commence en 1692 avec Bertrand de Vernet de Marqueyssac, conseiller du roi au siège de Sarlat. Le jardin fut ensuite dessiné par Porcher, élève direct d’André Le Nôtre, qui posa les quatre grandes terrasses caractéristiques du lieu, perchées sur un éperon rocheux dominant les méandres de la Dordogne à 130 mètres d’altitude.
Mais c’est au 19ème siècle que le jardin reçut son visage actuel. Julien de Cerval, après être retourné d’Italie ayant servi pour défendre les États pontificaux, fit planter à partir de 1861 un jardin de buis surmonté de cyprès et parsemé de cyclamens de Naples. Passionné de jardins italiens de la Renaissance, Cerval consacra les trente dernières années de sa vie à embellir ce lieu.
Au 20ème siècle après la Seconde Guerre mondiale, les propriétaires successifs n’ont plus eu les moyens d’entretenir les jardins. Kléber Rossillon reprend la gestion du domaine en 1996 et entreprend une vaste restauration. Aujourd’hui les jardins de Marqueyssac offrent des kilomètres de promenades bordées de 150 000 buis centenaires taillés à la main. Romantique et pittoresque, classé « Jardin remarquable » et inscrit au patrimoine national, ce lieu accueille plus de 200 000 visiteurs par an.


Deux fois par an, pendant trois mois, le buis est cisaillé manuellement pour préserver le plus possible ses tiges délicates. Car Marqueyssac fait face à un défi redoutable : la pyrale du buis, insecte originaire d’Asie. Arrivé dans le Périgord en 2015, l’insecte menace chaque année ces sculptures vivantes. Les jardiniers traitent avec un bacille naturel, veillant sur chaque arbuste comme on veille sur une œuvre d’art irremplaçable.
L’autodidacte de Caroline du Sud
Au tournant du 21ème siècle, une figure radicalement nouvelle allait bouleverser l’image souvent aristocratique de l’art topiaire. Pearl Fryar naît le 4 décembre 1939 à Clinton, en Caroline du Nord. Fils d’un métayer, rien dans ses origines modestes, ne laissait présager qu’il deviendrait l’un des artistes topiaires les plus célèbres du monde.
« Je suis juste un homme qui taille des buissons. » Pearl Fryar
Pearl a fréquenté l’Université de Caroline du Nord dans les années 1960. Il participait activement aux manifestations pour les droits civiques à Durham. Fryar accomplit son service militaire en Corée. Il travaille ensuite pendant trente-six ans comme ingénieur chez Coca-Cola. C’est en s’installant à Bishopville, en Caroline du Sud, que tout bascule.
Fryar commença à façonner son jardin dans les années 1980, après qu’il lui fut refusé le droit de s’installer dans un quartier blanc. Des voisins estimant que les noirs ne sauraient pas entretenir correctement leur propriété. Déterminé à prouver le contraire, il se rendit dans une pépinière locale et repartit avec des plants malades destinés au compost. À partir de 1985, il taillait et sculptait les plantes persistantes autour de sa maison en formes inhabituelles. L’artiste improvise toujours, laissant venir les idées au fil du ciseau. Il gagna d’ailleurs le concours du « Yard of the Month » de sa commune cette même année.




La reconnaissance du public
À une époque, près de 10 000 personnes visitaient chaque année le « Pearl Fryar Topiary Garden » pour admirer plus de 500 créations topiaires. Sa philosophie tenait en trois mots inscrits à l’entrée de son domaine : « Love, Peace and Goodwill » (Amour, Paix et Bienveillance). En 2006, le documentaire « A Man Named Pearl » fut accueilli avec enthousiasme critique, propulsant cet artiste autodidacte sur la scène internationale.
Son protégé, Michael Gibson, lui-même artiste topiaire venu de l’Ohio, témoigne : « Du moment où j’ai entendu parler de lui, ma vie a instantanément changé. Je savais que mon but était d’embellir ce monde avec la topiaire. Je n’avais jamais vu un homme noir faire de la topiaire, encore moins devenir l’artiste topiaire le plus célèbre du monde. »
Pearl Fryar s’est éteint le 4 avril 2026, à l’âge de 86 ans, dans sa maison de Bishopville. Son jardin de trois acres demeure ouvert au public. La ville a décrété le 11 avril 2026 « Pearl Fryar Day » pour honorer son héritage. Gibson poursuit l’entretien du jardin et perpétue l’œuvre de toute une vie.
Les Rendez-Vous Mondiaux de l’Art Topiaire
Les World Topiary Days à Levens Hall, Angleterre
Le manoir de Levens Hall, situé dans le Cumbria, abrite l’un des plus anciens jardins topiaires du monde. Certains sujets remontent au 17ème siècle. C’est ce lieu emblématique qui organise chaque année les « World Topiary Days » (les Journées mondiales de l’art topiaire). Ce rendez-vous devenu international réunit les praticiens les plus accomplis de la discipline autour de démonstrations, d’ateliers de taille et de compétitions. Il est devenu le lieu de pèlerinage incontournable pour tous les passionnés de sculpture végétale.
Paysalia à Lyon, France
En France, le salon Paysalia organisé à Lyon constitue le principal rendez-vous professionnel pour les paysagistes et les spécialistes de la taille artistique. Depuis plusieurs éditions, il accueille des démonstrations d’art topiaire en direct. Cela permet au grand public de découvrir les gestes et les outils de cette discipline exigeante. L’Association française pour l’art topiaire et le buis (EBTS France) dont le siège se trouve au Touquet-Paris-Plage, y joue un rôle central dans la promotion et la transmission de cet art.
Les Mosaïcultures Internationales de Montréal
En 2013, le Jardin Botanique de Montréal accueillit les Mosaïcultures Internationales. 250 artistes horticulteurs du monde entier présentèrent leurs créations végétales monumentales, repoussant les frontières entre topiaire traditionnelle et sculpture végétale contemporaine. Cet événement, qui se tient tous les cinq ans, représente l’une des plus grandes manifestations mondiales d’art végétal, attirant des centaines de milliers de visiteurs et offrant aux artistes une scène planétaire.
Les Jardins de Marqueyssac aux Chandelles
Chaque été, les Jardins de Marqueyssac proposent leurs célèbres « Nuits aux chandelles ». Certains soirs, le jardin est illuminé de milliers de bougies et animé de musique et de spectacles. Cette expérience nocturne attire des visiteurs de toute l’Europe. Elle est devenue un événement culturel majeur du Périgord et illustre parfaitement la capacité de l’art topiaire à se réinventer comme spectacle vivant.
La Sculpture Vivante : Un Art d’Avenir
De l’Antiquité romaine aux falaises normandes, en passant par les parterres de Versailles et la Caroline du Sud, l’art topiaire a traversé les siècles avec une vitalité étonnante. Il a survécu aux empires, aux révolutions du goût, aux maladies du buis et au temps lui-même. D’ailleurs le temps est peut-être son matériau premier.
La sculpture végétale et la topiaire artistique connaissent aujourd’hui un renouveau spectaculaire. Au-delà des formes géométriques traditionnelles, les artistes créent désormais des œuvres complexes et narratives. En effet, figures humaines grandeur nature, animaux fantastiques, installations dialoguent avec l’art contemporain. Ces sculptures vivantes évoluent au fil des saisons, offrant un spectacle en constante mutation que nulle autre forme d’art ne peut proposer.
Entre les topiaires néo-futuristes d’Étretat face à la Manche, les 150 000 buis centenaires de Marqueyssac suspendus au-dessus de la Dordogne, vous touchez quelque chose d’essentiel. Ce qui unit André Le Nôtre à Pearl Fryar, Julien de Cerval à Alexandre Grivko, c’est une même conviction fondamentale : la nature n’est pas seulement un décor. Elle est un langage. Et entre les mains d’un artiste patient, une branche, un buis, un if deviennent les mots d’une phrase que le temps seul peut achever.
Et vous, si vous pouviez sculpter un seul végétal en une forme de votre choix, quelle serait-elle ?