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Le cheveu : un art de la mèche tissée

Un matériau à portée de main… et de tête

On le coupe, on le brosse, on le cache parfois. Pourtant, le cheveu fascine depuis toujours. Souple, résistant, chargé d’émotions et de symboles, il dépasse largement son rôle esthétique pour devenir, entre les mains de certains artistes, une véritable matière sculpturale. Bijoux, sculptures monumentales, coiffes spectaculaires… Le cheveu s’impose aujourd’hui dans l’art comme un medium à part entière, entre tradition ancestrale et création contemporaine.

Mais avant d’être une matière d’atelier, le cheveu a d’abord été une scène. Celle où se jouaient le pouvoir, le rang social, la séduction et la fantaisie. Pour comprendre pourquoi des artistes contemporains en ont fait leur medium de prédilection, il faut remonter à l’une des époques les plus folles de l’histoire de la coiffure : le 18ème siècle.

Marie-Antoinette et les folies capillaires

Il était une époque où porter un bateau sur la tête n’avait rien d’extravagant…enfin presque. À la cour de Versailles, la coiffure n’était pas un simple soin de beauté. C’était une déclaration politique, un rang affiché, une œuvre d’art éphémère construite à grand renfort de postiches, de poudre blanche et de créativité débordante.

Les poufs : architecture capillaire et théâtre social

Au cœur de cette révolution capillaire : les fameux poufs. Ces constructions vertigineuses, montées sur des armatures en fil de fer et rembourrées de coton, pouvaient atteindre plusieurs dizaines de centimètres de hauteur. On y glissait des fleurs, des plumes, des rubans, mais aussi des scènes entières en miniature.

Le coiffeur Léonard Autié, favori de Marie-Antoinette, poussait l’art du pouf à son paroxysme. Pour célébrer la victoire française lors de la bataille navale de la Belle-Poule en 1778, il construisit sur la tête de la reine une coiffure représentant un navire de guerre grandeur capillaire, voiles déployées, canons et mâts compris. Un exploit architectural aussi bien que symbolique.

Ces coiffures n’étaient pas que décoratives. Elles racontaient des histoires, célébraient des victoires, annonçaient des naissances royales. Certaines femmes de la cour portaient sur la tête des jardins en miniature, des bergeries complètes, des scènes champêtres animées. La coiffure était un langage à part entière.

La chute du pouf et la mémoire d’une époque

Avec la Révolution française, ces folies disparurent brutalement. La tête de Marie-Antoinette tomba, et avec elle toute une esthétique. Mais l’imaginaire du 18ème siècle, lui, n’a jamais vraiment disparu. Il continue d’inspirer créateurs et artistes, comme une référence inépuisable à la fois admirée et questionnée.

Quand le passé capillaire inspire l’art au présent

Le Palais Galliera et l’héritage fantasmé du 18ème siècle

C’est précisément ce que explore le Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris, à travers son exposition « La mode du XVIIIe siècle, un héritage fantasmé ». Comment cette période est-elle devenu un mythe esthétique ? Comment la mode contemporaine, la pop culture et les artistes actuels se réapproprient-ils cet héritage pour le réinventer, le subvertir ou le célébrer ?

On retrouve dans cette démarche quelque chose de fondamental. Le 18ème siècle n’est pas regardé comme un modèle figé, mais comme un réservoir d’images et de codes que l’on peut utiliser, amplifier, détourner. Les robes à paniers deviennent des silhouettes sculpturales sur les podiums. Les rubans et les perles réapparaissent chez des créateurs contemporains. Et les coiffures monumentales de Marie-Antoinette résonnent dans les œuvres d’artistes d’aujourd’hui.

Volker Hermes et les « Hidden Portraits »

Parmi les exemples les plus saisissants de ce dialogue entre les époques, le travail de l’artiste allemand Volker Hermes mérite une mention particulière. Dans sa série « Hidden Portraits », il s’empare de portraits de cour du 17ème et 18ème siècles. L’artiste les modifie numériquement de façon troublante. Les visages disparaissent, littéralement étouffés sous des rubans, des perles, des coiffes extravagantes et des ornements qui envahissent le tableau.

La Princesse Nathalia Galitsine par Volker Hermes
Volker Hermes – Princesse Nathalia Galitsine – Photo CCM

Le résultat est à la fois beau et dérangeant. L’identité se dissout sous les codes sociaux. L’apparence aristocratique devient une prison dorée. La coiffure et les ornements, censés exprimer le rang et la beauté, finissent par masquer complètement l’être humain qui les porte. Un miroir tendu à notre époque, où l’apparence peut tout autant révéler qu’effacer.

Marisol Suarez : du salon de coiffure à l’atelier d’artiste

Marisol Suarez, coiffeuse et artiste française, rentrait le soir avec des sacs entiers de cheveux coupés récupérés dans son salon parisien. Au lieu de les évacuer, elle les assemble, les tresse, les tisse, les brûle, les expérimente sous toutes leurs formes.

Une matière atypique et audacieuse

De cette démarche presque intuitive naît un travail profondément original : peignes, barrettes, bonnets, sacs à main…entièrement réalisés en cheveux naturels ou synthétiques, parfois mêlés. Un choix audacieux dans une époque où le cheveu coupé est avant tout associé à la maladie, à la perte, à la disparition. Marisol refuse cette vision sombre.

« Le cheveu, c’est la mort mais c’est aussi la vie ! »

La tresse revient comme un leitmotiv dans son œuvre. Un clin d’œil à l’enfance, aux contes de fée, mais aussi à une tradition artisanale millénaire. Elle a côtoyé Martin Margiela lors de ses défilés, un créateur belge dont le père était coiffeur et qui, au début des années 2000, retournait des perruques pour en faire des tops ou les amoncelait pour créer des vestes. Une influence que l’on retrouve dans l’approche conceptuelle de Marisol, qui transforme la matière capillaire en objet de mode et de réflexion.

La sculpture monumentale, écho aux poufs de Marie-Antoinette

Son œuvre la plus marquante est une sculpture monumentale en tresses, réalisée en deux versions : cheveux foncés ou clairs. Somptueuse et ludique à la fois, elle évoque une couronne brodée, une auréole, mais aussi et surtout les poufs extravagants du 18ème siècle. Le lien avec Marie-Antoinette et ces architectures capillaires folles est évident. Même verticalité, même démesure assumée, même façon de faire du cheveu un objet de spectacle et de puissance.

Cette pièce a été exposée au Centre Pompidou et au Vitra Museum. Ces deux institutions ont reconnu dans ce travail une véritable démarche artistique, bien au-delà du simple savoir-faire de coiffeur.

Le cheveu sentimental : une tradition réinventée

Dans ses deux ateliers-salons parisiens, Marisol tapisse les murs de jolis cadres. Sous le verre, des mèches blondes tressées, des mèches brunes retenues par un ruban de velours. Derrière chacun se cache un hommage. Une grand-mère, une amie en chimiothérapie, une petite fille qui s’émancipe.

Elle renoue ainsi avec une tradition oubliée : celle des bijoux en cheveux du 19ème siècle. En l’absence de photographie, cette tradition permettaient de garder un lien tangible avec un être aimé disparu. Une façon de dire que le cheveu porte en lui quelque chose d’irremplaçable, une présence, une mémoire, une continuité.

Laetitia Ky : l’art du cheveu comme poing levé

À des milliers de kilomètres de Paris, à Abidjan, une jeune femme a grandi en ne voyant jamais de femme africaine porter ses cheveux naturels. Laetitia Ky a longtemps subi la pression du défrisage chimique. Cette technique de lissage, au-delà des brûlures qu’elle provoque, véhicule un message profond : le cheveu crépu est quelque chose à corriger, à cacher, à effacer.

Une révélation et une libération

Tout bascule le jour où elle découvre un album regroupant plus de cent femmes africaines arborant des coiffures de l’époque pré-coloniale.

« Si je n’avais pas trouvé cet album, je ne me serais sûrement jamais lancée ! »

Cette découverte est un choc esthétique et identitaire. Dans ces coiffures, elle comprend que la coiffure africaine n’est pas seulement décorative. Elle communique le rang, le statut, les croyances. Elle est un langage.

Art du cheveu : Lightbulb braids par Laetitia Ky
Lightbulb braids – par Laetitia Ky Travail personnel – Wikimedia commons

Depuis cette révélation, Laetitia Ky sculpte ses propres cheveux. À l’aide de fils de fer, d’extensions synthétiques, d’aiguilles et de ciseaux, elle construit des formes spectaculaires. Ces sculptures défendent des causes : égalité des sexes, liberté du corps féminin, identité culturelle, beauté noire, maternité, éducation sexuelle.

Une artiste plurielle et engagée

Ses autoportraits, diffusés sur les réseaux sociaux, cumulent des millions de vues. Mais Laetitia Ky ne se limite pas à la sculpture capillaire. Elle est aussi photographe, peintre, et autrice. En 2022, elle publie « Love and Justice », un livre rassemblant photos et textes autour des combats qui l’habitent.

Ses œuvres ont été exposées au Musée des Arts Décoratifs de Paris, au pavillon ivoirien de la Biennale de Venise, et place de la Bastille dans le cadre de la Biennale Photoclimat. À chaque exposition, le message est le même : le cheveu n’est pas qu’un ornement. Il est une voix.

Le cheveu au Musée des Arts Décoratifs

Le cheveu au musée ? L’idée peut surprendre. Et pourtant, c’est exactement ce qu’a proposé le Musée des Arts Décoratifs de Paris avec son exposition « Des cheveux et des poils ». L’institution propose une plongée fascinante à travers plus de 600 œuvres, du 15ème siècle à nos jours.

Car dans la culture occidentale, le cheveu n’a jamais été neutre. Hirsute, il évoquait l’animal, le sauvage, le diable. Soigné, poudré, architecturé, il devenait signe de civilisation, de rang, de pouvoir. Pendant des siècles, femmes et hommes ont peigné, dompté, parfois même dissimulé leur chevelure pour se conformer aux codes de leur époque.

L’exposition retrace cette longue histoire en mettant en lumière les grands noms qui l’ont façonnée : Léonard Autié, coiffeur favori de Marie-Antoinette, Monsieur Antoine, les sœurs Carita, ou encore Alexandre de Paris. Mais aussi des créateurs contemporains comme Alexander McQueen, Martin Margiela ou Josephus Thimister, qui ont fait du cheveu un matériau de création à part entière, spectaculaire, subversif, inattendu.

À la Fontange, à la Titus, à la garçonne, à l’iroquoise. Au fil des salles, on redécouvre que certains noms de coiffures sont eux-mêmes des marqueurs culturels et sociaux forts. Porter ses cheveux d’une certaine façon, c’est afficher une appartenance, une conviction, parfois une rébellion. Étiré, coupé, coloré, orné, caché ou exhibé, le cheveu est un matériau des plus expressifs dans l’art. Et cette exposition en est la plus belle des preuves.

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