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Mosaïque contemporaine : le fragment se fait volume

Ce troisième volet poursuit l’exploration de ces artistes qui font de la mosaïque un médium sculptural à part entière.

Les artistes réunis ici viennent de Ravenne, de Venise, de Bretagne, d’Australie, de Bruxelles ou d’Harare. Ils n’ont pas le même rapport à la matière, ni aux techniques, ni aux intentions. Ce qu’ils partagent, c’est un refus implicite des cases : la mosaïque comme fin en soi, ou comme point de départ vers autre chose.

On trouvera ici un l’utilisation de smalti patiné, des pierres provenant de lits de rivière, de la porcelaine récupérée et des claviers démantelés touche par touche. Toutes ces techniques jouent avec la lumière pour nous transmettre

Cette diversité dit quelque chose de l’état de la mosaïque aujourd’hui. Ce médium se redéfini depuis plusieurs angles à la fois.

Kate Butler : Le grain de la matière

Kate Butler vit à Bungendore, dans l’État de Nouvelle-Galles du Sud en Australie. Originaire du Royaume-Uni, elle s’y est installée il y a une vingtaine d’années.

Son travail explore la dimension particulière de la mosaïque, entre surface et volume. Elle privilégie l’aspect textural des tesselles, souvent coupées de manière simple et répétée pour créer des effets complexes. Les couleurs sont volontairement discrètes afin de mettre en valeur l’inclinaison, la taille et la pose des tesselles. De loin, ses œuvres semblent douces et veloutées. De près, elles révèlent des fragments tranchants d’ardoise, de smalti ou de céramique. Les smalti sont les tesselles de pâte de verre traditionnellement utilisées dans les mosaïques.

L’engagement derrière la texture

Les mosaïques de Kate Butler portent également un message engagé. Certaines œuvres comme « On (the) Edge » en 2017 évoquent l’instabilité politique et sociale. Tandis que d’autres comme « Remember paris ? » ou encore « Frangibility » abordent le changement climatique et la détresse écologique. À travers la matière et la forme, l’artiste cherche à sensibiliser le public aux enjeux environnementaux.

Pascale Beauchamps : Le galet comme tesselle

Pascale Beauchamps est née à Paris et vit en Bretagne depuis près de quarante ans. La pierre est au cœur de son travail. Elle en est à la fois le sujet, le matériau et la source d’inspiration.

Elle hésite pourtant à se définir comme mosaïste, car elle ne taille pas la matière. Comme le souligne Patrick Macquaire, elle a délaissé les outils qui fragmentent (tranchet, marteline) pour renouer avec un geste plus ancien. À l’image des premiers mosaïstes du bassin méditerranéen, qui ramassaient des galets pour composer leurs œuvres (notamment à Pella), Pascale Beauchamps collecte elle aussi pierres et galets, au bord des rivières ou dans des gravières, puis les trie soigneusement selon leur couleur, leur forme et leur taille.

Du ramassage à la sculpture abstraite

Marquées par leur voyage dans les lits fluviaux, ces pierres nourrissent profondément son inspiration. Assemblés au ciment, ces matériaux donnent naissance à des sculptures abstraites, équilibrées, au graphisme épuré. Par exemple dans « Métamorphique 1 » en 2017, ou dans sa série « Intérieur-Lumière » de 2010 avec des stèles différentes 1 2 3 4. Avec les « Halos de pierre » installés en 2009 sur un miroir d’eau l’artiste joue avec leur propre réflexion. Elle développe ainsi un langage formel fondé sur des volumes simples, où chaque pièce semble à la fois discrète et chargée d’une histoire silencieuse.

Giuliano Babini : Le bestiaire hybride de Ravenne

Giuliano Babini vit à Ravenne. Maître mosaïste, il a été formé à l’Istituto Statale d’Arte per il Mosaico de Ravenne, où il enseignera ensuite, avant d’obtenir un diplôme en peinture aux Beaux-Arts de Bologne. Son parcours l’a conduit vers de nombreux domaines : scénographie théâtrale, performance, photographie, peinture et mosaïque.

L’étape la plus marquante reste la direction du studio Akomena entre 1988 et 2003, période qui lui permet de collaborer avec des figures majeures du design et de l’architecture : Gaetano Pesce, Ugo La Pietra, Ron Arad ou Ettore Sottsass.

Sculpture mosaïque par Giuliano Babini
Giuliano Babini – Chimère – Photo zioWoody – Flickr

Le bestiaire sans clé de lecture

Par la suite, Giuliano Babini s’oriente davantage vers la sculpture. Il développe un bestiaire singulier, dont les surfaces sont partiellement recouvertes de mosaïque : créatures hybrides parfois dérangeantes, proches de chimères, un cerf à quatre cornes, « Garmr » un chien doté d’une corne et d’une patte métallique. Les tesselles, souvent patinées et vieillies, offrent des tonalités douces rappelant le pastel. L’artiste privilégie les couleurs naturelles du verre et du marbre, rehaussées par quelques smalti et touches d’or pour capter la lumière. Dans certaines séries, il intègre perles ou nacre.

Babini ne livre aucune clé de lecture. Ses œuvres, à la fois surprenantes et énigmatiques, laissent le spectateur sans repère immédiat, comme suspendu le temps de la rencontre.

Afrânio Fonseca : La porcelaine brisée comme langue

Afrânio Fonseca vit à Bruxelles. Naturalisé belge en 2007, il reste profondément attaché à son pays d’origine, le Brésil. Né en 1966 à Fortaleza, il y étudie d’abord l’histoire à l’Universidade Estadual do Ceará, avant de se tourner vers les Beaux-Arts à São Paulo. Il découvre la mosaïque en 1988 à Ravenne, puis s’installe à Bruxelles en 2001, où il obtient une licence en arts visuels à l’Académie royale des beaux-arts.

En 2011, le Musée de la Ville de Bruxelles lui consacre une place dans une exposition sur l’immigration. Il y présente « Witte Manneken-Pis Blanc II », un Manneken-Pis en béton, récupéré dans une poubelle, entièrement recouvert de céramique blanche. La pièce, interprétée comme une métaphore du multiculturalisme bruxellois (unifié par le blanc), est ensuite acquise par le musée.

La porcelaine brisée comme matière centrale

Ce travail s’inscrit dans une évolution progressive. Le blanc, d’abord discret en arrière-plan, prend peu à peu le dessus : les lignes de tesselles se libèrent, les fragments envahissent les surfaces, jusqu’à devenir le sujet central. Débris de vaisselle, éclats de porcelaine et morceaux de céramique composent désormais la matière même de ses créations.

Aujourd’hui, Afrânio Fonseca réalise des sculptures à partir de ces fragments : porcelaines brisées, vaisselle, figurines, assemblées en formes hybrides. On y croise des figures anthropomorphes, des créatures mythologiques comme sa « Vénus au bateau », ou encore des chimères aux accents baroques comme son « Philosophe rêveur ». Ses œuvres jouent avec les vides et les pleins et dégagent une impression de pureté, relevée d’une pointe d’humour. Surréaliste, à l’image de Bruxelles, peu importe l’étiquette. Afrânio Fonseca construit un univers à la croisée des cultures, où se mêlent ses racines brésiliennes et son ancrage belge.

Francesca Fabbri : La peau de verre

Francesca Fabbri vit à Ravenne, où elle dirige Akomena Spazio Mosaico. Formée à l’Istituto Statale d’Arte per il Mosaico de Ravenne, elle poursuit son apprentissage dans l’atelier de Carlo Signorini (qu’elle considère comme son maître), avant d’intégrer les Beaux-Arts de Ravenne.

En 1988, elle cofonde Akomena avec Giuliano Babini. Cet espace devient rapidement un lieu hybride : atelier, centre de création, structure innovante. On y conçoit des objets de design, des œuvres d’art et des commandes variées, avec une constante : privilégier le volume. La mosaïque y est libérée de son rôle traditionnel de surface décorative pour devenir pleinement sculpturale. Les collaborations avec architectes, artistes et designers (Ugo La Pietra, Ettore Sottsass, Garouste, Bonetti) enrichissent durablement cette dynamique.

Still in Mosaic sculpture par Francesca Fabbri
Still in Mosaic – Photo Elly Waterman, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

La peau, la lumière, l’ombre

Très tôt, Francesca Fabbri prend conscience d’un paradoxe : la lenteur propre à la mosaïque peut freiner l’élan spontané de la création. Inspirée par la liberté gestuelle de Cy Twombly, elle cherche à retrouver cette immédiateté en explorant une voie singulière : créer une matière souple, presque vivante, capable de se plier et de se tendre comme une peau par exemple avec« Italica », tout en étant issue de matériaux durs.

Depuis les années 1980, elle expose en Italie et à l’international (New York, Shanghai). Ses sculptures représentent le plus souvent des figures humaines idéalisées, porteuses d’un message universel. Dans « Il Prigione », une silhouette voilée allongée se redresse. La sculpture est entièrement réalisée dans un camaïeu d’or blanc à partir de smalti à la feuille d’or. L’œuvre oscille entre attirance et malaise : la lumière y joue un rôle ambigu, révélant autant qu’elle trouble, jusqu’à suggérer l’ombre.

En apportant à la sculpture la lumière et la couleur de la mosaïque, tout en insufflant à la mosaïque une forme de souplesse, Francesca Fabbri redéfinit les frontières entre ces deux pratiques.

Dusciana Bravura : L’étoffe du smalti

Dusciana Bravura est une artiste vénitienne formée à l’Istituto Statale d’Arte per il Mosaico de Ravenne, puis aux Beaux-Arts de Bologne. Elle partage aujourd’hui sa vie entre Venise et Ravenne. Fille du mosaïste Marco Bravura, elle grandit dans cet univers et débute par des collaborations avec lui sur des projets d’art public, en Italie comme à l’international.

Si l’influence paternelle est perceptible dans le choix des matériaux et certains motifs, Dusciana Bravura développe rapidement un langage personnel. Elle réalise de grandes installations (Alchemy à Moscou en 2010, hommage aux figures artistiques du XXe siècle ; Almagià Artificerie, inspirée du port de Ravenne), ainsi que des bijoux, des objets de design et des miroirs vénitiens présentés dans son atelier-showroom, le Studio Du, à Venise.

Des étoffes de verre entre Byzance et le sensible

Son travail se distingue par une maîtrise poussée des andamenti monochromes et une recherche centrée sur la sculpture. Elle conçoit des formes animales, souvent des oiseaux monumentaux aux couleurs inattendues, recouverts de murines et de milliers de tesselles de smalti, de cristal, d’or et de verre, formant de véritables étoffes de verre.

Son oeuvre, profondément sensorielle, s’attache à la notion de surface et de peau. Inspirée par les textiles d’Orient et du Moyen-Orient, elle transforme les objets en enveloppes vibrantes, à la croisée d’influences islamo-byzantines comme par exemple « Yellowbeak » et « Armadillo ». Son approche revendique une sensibilité où la matière devient à la fois mémoire, sensation et invitation au toucher.

Moffat Takadiwa : La couronne des déchets

Il y a quelque chose de vertigineux dans les œuvres de Moffat Takadiwa. De loin, des formes souples et arrondies qui se déploient de manière circulaire, à la fois régulières et chaotiques. De près, des résidus de la vie quotidienne (touches de claviers, têtes de brosses à dents usagées, bouchons de bouteille) qui forment d’élégantes sculptures murales semblables à des tapisseries. Ce va-et-vient entre deux régimes du regard est le premier piège et le premier cadeau que cet artiste zimbabwéen tend au visiteur.

La matière première, on la connaît. Takadiwa collecte ses objets dans l’une des plus grandes décharges du Zimbabwe, aux environs de Harare. Là où d’autres voient une plaie du paysage, lui voit un vocabulaire. L’éboueur spirituel (c’est ainsi qu’il se nomme) a fait de la nécessité une poétique.

Déconstruire la langue du maître

Mais ne nous y trompons pas : ce n’est pas simplement de la beauté recyclée. Ces bouchons de soda, ces tubes de pâte dentifrice, ces têtes de brosses à dents, ces touches de claviers d’ordinateurs : ce sont les signes d’une colonisation qui ne dit plus son nom. En démantelant les claviers anglais touche par touche et en réarrangeant leurs fragments en configurations alternatives, l’artiste déconstruit métaphoriquement l’héritage culturel colonial. La langue du maître, désossée, ne dicte plus rien.

L’exposition à la galerie Sémiose s’intitule « The Crown », le titre est d’une justesse implacable. Retournée, la couronne de l’empire devient celle de l’art africain. Takadiwa intègre ces produits dans des tapisseries aux motifs zimbabwéens, s’inspirant des méthodes traditionnelles de tissage et de vannerie de Hurungwe, sa région natale. Le refoulé revient, mais il revient beau. Il revient en mosaïque.

La distance du regard n’est pas seulement optique, elle est politique. Voir de près, c’est lire l’histoire des déchets (qui les produit, qui les exporte, qui les ramasse). Voir de loin, c’est recevoir le choc de la beauté. Entre les deux, il y a toute l’intelligence d’un artiste qui sait que l’art commence précisément là où l’ordure finit.

Que faire d’un fragment ?

Ce qui frappe, au bout de ces trois volets, c’est la multiplicité des réponses à une même question : que faire d’un fragment ?

Certains le laissent brut, comme Beauchamps avec ses galets fluviaux. D’autres le taillent, l’inclinent, le patinent. Takadiwa le détourne de sa fonction première pour en faire un signe politique. Fabbri en fait une peau tendue sur une figure humaine. Aucun ne répond pareil, et c’est là précisément l’intérêt.

La mosaïque a longtemps été perçue comme une technique décorative, ancillaire par rapport à la peinture ou à la sculpture. Ces artistes ne cherchent pas tous à la revaloriser explicitement. Ils travaillent, chacun de son côté, avec leurs matériaux, leurs préoccupations, leurs cultures. Mais l’ensemble de ce panorama dit quelque chose de net : la mosaïque contemporaine n’a pas à se justifier. Elle a ses propres problèmes à résoudre, et certains les résolvent avec une intelligence formelle qui n’a rien à envier à d’autres disciplines.

Les artistes cités dans ces différents articles ne sont pas un panorama exhaustif. Ils sont plutôt une invitation à regarder différemment un médium que l’on croit connaître.

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